Vendée Globe – 1 nuit, 4 gagnants

Dans la nuit de mercredi 27 à jeudi 28 janvier 4 candidats du Vendée Globe passent la ligne. Moins de 10 heures séparent le 1er du 4ème après 80 jours de course.

  • 20 h 35 min et 47 sec – Charlie Dalin est le 1er à passer la ligne
  • 00 h 45 min et 12 sec – Louis Burton arrive second
  • 4 h 19 min et 46 sec – Yann Bestaven traverse la ligne et gagne le Vendée Globe (10 h de bonification pour s’être détourné pour porter assistance à Kevin Escofier lors de son nauvrage)
  • 5 h 42 min et 1 sec – Thomas Ruyant termine 4ème au petit matin

Boris Hermann (SeaExplorer – Yacht Club de Monaco) qui était en passe de réaliser un podium a heurté un bateau de pêche dans la nuit à 90 miles de l’arrivée.

Carole Lajous et Sébastien David étaient sur place pour représenter le Yacht Club de France, partenaire de l’événement. « Nous avons vécu une expérience exceptionnelle. Les contraintes sanitaires ont forcé l’organisation à réduire drastiquement les présences du public, des teams et des partenaires. Le village était réservé à la presse et le chenal sous (haute) surveillance policière. Nous embarquons sur une vedette vers 18 h pour rejoindre Charlie Dalin en direction de l’Ile de Ré, aux côtés de la vedette de presse. Pendant ce temps la quarantaine de semi-rigides de l’organisation se positionne prés de l’arrivée et nous offrira un ballet de lumières dans la nuit. Après une heure à pleine vitesse, nous voyons apparaitre les feux d’Apivia qui déboule à une vingtaine de noeuds. Nous le suivons alors, voyant (ré)apparaitre les lumières des Sables d’Olonne, puis de la ligne d’arrivée. Un dernier empannage, un appel à la radio pour confirmer son arrivée et la position de la ligne et… le retour chez les terriens 80 jours plus tard. Encore un poulain de Jacques Pelletier qui a bien grandi ! »

La marée était basse en milieu de nuit et ne permettait pas aux bateaux d’entrer dans le chenal des Sables d’Olonne. Ils rentreront tous les 4 (5?) dans la matinée.

La course de Charlie

A bord de son plan Verdier de dernière génération, il prend une première fois les rênes le 11 novembre dans le Nord-Est des Açores. Puis, sa route est marquée par un grand contournement par l’Ouest de la dépression tropicale Thêta… un décalage d’une centaine de milles qu’il mettra quelques jours à combler lors de la descente de l’Atlantique Nord. Au passage de l’Equateur, il est déjà dans le trio de tête, derrière HUGO BOSS et LinkedOut. Les alizés de l’hémisphère Sud permettent à son foiler de prendre son envol : quelques journées s’enchaînent à belle vitesse. Au moment de contourner l’anticyclone de Sainte Hélène et alors qu’Alex Thomson est à l’arrêt pour réparer des fissures dans les cloisons de son bateau, le Havrais prend les commandes. S’ensuit une cavalcade en éclaireur dans le Grand Sud : passage de Bonne-Espérance puis de Leeuwin en pole position – avec comme principaux rivaux Thomas Ruyant, Louis Burton puis Yannick Bestaven.

Pour son premier Vendée Globe, celui qui avouait avant le départ apprécier la solitude, se révèle dans son élément, parfaitement maître de lui et de la situation. Ce compétiteur hors pair – 4 podiums sur la Solitaire du Figaro, victoire dans la dernière Transat Jacques Vabre à bord de son Apivia – a usé de toutes les armes pour défendre sa position.

Le 10 décembre, au sortir d’un très fort coup de vent qu’il est le seul à prendre de plein fouet avant le passage du cap Leeuwin, sa vitesse moyenne accuse le coup.

Le 14 décembre, Charlie est leader depuis 21 jours lorsque la casse de sa cale basse de foil bâbord survient et vient briser son élan. A la cape, engoncé dans une combinaison blanche, masque sur le nez, le skipper Apivia passe 18 heures à façonner une nouvelle cale basse en carbone et composite. Lorsqu’il repart, il ne reste rien de ses 60 milles d’avance, et c’est même avec un déficit de 135,5 milles sur LinkedOut et à peine moins sur Maître CoQ IV qu’il repart, foil bâbord inutilisable.

Mais Dalin encaisse, s’accroche et conserve sa place dans le trio pendant toute la traversée du Pacifique. Il passe le cap Horn en 2e position et négocie avec brio le gymkhana météorologique qui marque la remontée de l’Atlantique Sud. Il gagne plus de 400 milles sur Bestaven et retrouve sa place de leader le 12 janvier au large du Brésil, tandis que toute la meute des poursuivants, servie par une météo plus favorable, revient fort au contact. La suite se joue sur un à toi à moi avec Louis Burton. Dans la remontée de l’Atlantique Nord, le skipper d’Apivia reste à l’intérieur du virage, décalé dans l’Est de ses poursuivants, jusqu’à passer tout proche du cap Finisterre.  Un stratégie gagnante !

Amoureux de la mer et des bateaux depuis ses premiers bords en Optimist à 6 ans, devenu architecte naval par passion, Dalin est un perfectionniste qui s’intéresse à tout et ne néglige aucun détail de sa préparation, technique, physique et mentale. Il partait sur son premier tour du monde avec un rêve de victoire et les moyens d’y parvenir, dont un bateau de dernière génération, parfaitement mis au point par l’équipe de Mer Concept. Quelle que soit l’issue du classement général, une certitude demeure : il a l’étoffe des grands champions.

La course de Louis

A 35 ans, le Malouin participait à son 3e Vendée Globe sous les couleurs de Bureau Vallée 2, fidèle partenaire depuis 10 ans. Louis, à bord de l’IMOCA vainqueur de la grande boucle en 2016 aux mains d’Amel Le Cléac’h, affichait clairement son ambition sur la ligne de départ le 8 novembre dernier : le top 5. Avec un bateau bien né et inchangé, et fort d’une immense envie de bien faire, Louis montre d’emblée son impatience d’en découdre en doublant la ligne 2 secondes trop tôt et écope d’une pénalité de 5h. Les dépressions hivernales cueillent la flotte dans le golfe de Gascogne, et les ennuis techniques débutent. À bord de Bureau Vallée 2 : fuite d’un vérin de quille et cloison avant fissurée. Louis répare sans broncher avant la grosse dépression Thêta et file plein sud du côté le plus musclé de la tempête, pied au plancher. En 48 heures, Louis Burton passe de la 14e place à la 6e au grand large des côtes marocaines. Le ton est donné : il va falloir compter sur lui ! 6e à l’équateur, Bureau Vallée 2 est poussé dans l’option sud pour contourner l’anticyclone tentaculaire de Sainte-Hélène. 3e au cap de Bonne-Espérance, et après les premières flèches d’un Indien qui met à terre quatre concurrents (Kevin Escoffier, Sébastien Simon, Sam Davies et Fabrice Amedeo), Louis Burton prend la place de 2e derrière Charlie Dalin, le 4 décembre.

La course de Yannick

Le début de course de l’Arcachonnais est marqué par une « option de préservation », dans le Sud, pour échapper au premier gros front de ce tour du monde. Pendant sa descente de l’Atlantique Nord, il navigue dans le top 10/12, au sein du peloton compact lancé aux trousses du leader du moment, HUGO BOSS. Ses pions décisifs, il va les placer en Atlantique Sud, grâce à sa tactique pour contourner les petites excroissances de l’anticyclone de Sainte Hélène. Deux empannages parfaitement placés et le voici dans le quintet de tête, derrière Dalin, Ruyant, Escoffier et Le Cam.
Le 30 novembre, dans le Sud-Ouest de l’Afrique du Sud, sa course prend une autre tournure. En fin d’après-midi, il est appelé par la Direction de Course du Vendée Globe pour aller porter secours de Kevin Escoffier, en renfort de Jean Le Cam, déjà sur zone. Positionné plus au Sud, Yannick fait demi-tour et passera une bonne partie de la nuit à quadriller la zone, jusqu’à ce que Le Cam récupère le naufragé à son bord. Lorsqu’il reprend sa course, Maître CoQ IV est à plus de 400 milles du leader Apivia. Et il lui faudra du temps pour se remettre de ses émotions. Les mers du Sud, Yannick ne les connait pas. On se souvient du marin barbu, la tignasse hirsute, décrivant des conditions de mer invivables l’obligeant à vivre à quatre pattes comme « un sanglier ». Pourtant, c’est dans cet univers hostile qu’il va trouver son tempo. Son bateau (plan VPLP- Verdier) est simple, fiable bien préparé, il a terminé toutes les courses auxquelles il a participé ces deux dernières saisons. Alors Yannick peut tirer dessus. Sa capacité à naviguer à des vitesses moyennes élevées lui permet de revenir peu à peu dans le match. Au Nord des Kerguelen, il est 3e, tout comme au passage du cap Leeuwin. Devant lui, Ruyant et Dalin, handicapés par leur foil bâbord, se font rattraper puis déborder.
Le 16 décembre, dans le Sud-Ouest de la Tasmanie, Bestaven prend les commandes. Le 28, il fête ses 48 ans dans le sud du point Némo. Il va ouvrir la voie pendant 26 jours – il franchit le cap Horn en tête-, une position d’éclaireur qui lui sera funeste dans la remontée de l’Atlantique Sud. Premier à être ralenti dans le chapelet de bulles anticycloniques qui s’étendent au large de l’Argentine, il subit impuissant le retour du groupe de chasse. On apprend par la suite qu’il a subi des avaries peu après le passage du cap Horn : balcon avant arraché, plus d’enrouleur, quelques voiles d’avant inutilisables. Il se fait doubler le 12 janvier au large du Brésil. Mais en bon sanglier, l’Arcachonnais s’accroche. Bonifié de 10 heures et 15 minutes par le jury international du Vendée Globe, il ne veut pas laisser passer sa chance. Il tente un dernier coup à 1300 milles de l’arrivée en passant dans le Nord de l’archipel des Açores pour aller chercher du vent plus fort. Et c’est un coup gagnant. En abordant les derniers milles vers l’arrivée par le septentrion, il revient progressivement sur l’homme de tête Charlie Dalin. Suffisamment pour prendre l’avantage au classement final.

La course de Thomas

Un gars en « Nord », un chouette projet d’insertion, un nouveau bateau dessiné par Guillaume Verdier, construit en Italie et mis à l’eau en 2019… Thomas Ruyant était attendu sur ce 9e Vendée Globe. Parce qu’il est un navigateur qui ose, bercé hors des sentiers battus, à Lorient plutôt qu’à Port-La-Forêt, parce qu’il avait démontré sur les courses d’avant-saison une incroyable faculté à tenir la dragée haute et à tenter des coups, le Dunkerquois partait le 8 novembre dernier avec le souffle puissant de milliers de supporters. Il démarrait d’ailleurs en fanfare : premier à aller chercher le premier front, à entrer dans le dur, il est l’homme de tête du groupe de l’Ouest à ne rien craindre de la grosse dépression Thêta. Ruyant vient pour la gagne et ne mâche pas ses trajectoires dans le sillage d’Alex Thomson : il est 3e au moment de parer les îles du Cap-Vert, puis 2e au passage de l’équateur aux trousses du Britannique. « On se tire la bourre, c’est stimulant, les vitesses frôlent les 25 nœuds », confiait-il à la vacation du 21 novembre en plein Atlantique Sud, depuis la tête de course, 10 milles devant Charlie Dalin. Dans le même temps, Ruyant perd un adversaire de taille : Alex Thomson est ralenti par son avarie structurelle conséquente laquelle, ajoutée à un choc avec un OFNI, le contraindra à abandonner une semaine plus tard. Mais le 25 novembre, Thomas Ruyant subit une grosse avarie de foil bâbord et se voit dans l’obligation de le couper, suspendu depuis l’outrigger, armé d’une scie sabre.

LinkedOut continue sa course avec moins de puissance en tribord amures. « Il s’agit de naviguer différemment et de réapprendre », confiait Ruyant après le passage du cap de Bonne-Espérance en 2e position. Thomas reste malgré tout devant, non loin de Dalin, titillé par Louis Burton et avec une meute aux trousses. Mais il parvient à reprendre les commandes après le cap Leeuwin. Et c’est un nouveau problème qui marque la course de LinkedOut : une importante voie d’eau dans la soute fait perdre 4 heures au Nordiste, suffisamment pour laisser passer Yannick Bestaven. « J’ai eu la sensation de gérer des soucis techniques et de courir après quelque chose suite à mon épisode de voie d’eau. J’ai sans cesse essayé de raccrocher le wagon sans y arriver », confiera-t-il plus tard après le passage du Horn, en 3e position.

Il ose une fois de plus une option tranchée dans la remontée de l’Atlantique Sud parce qu’il se dit « joueur », poursuit sa folle remontée dans le groupe de tête. Thomas Ruyant, jusqu’au bout, aura été présent chez les leaders – 72 % du parcours dans le trio de tête ! –, sans jamais parvenir à faire la différence après son avarie de foil, naviguant à cloche-pied, mais toujours avec le sourire, l’envie et surtout une grande régularité.