1844, Charles Rigault de Genouilly régates avec les anglais

Par Anne Bolloré-Laborde – Commission du Patrimoine

Juillet 1844. Au large de Singapour, le (futur) Amiral, Ministre de la Marine et Président du Yacht Club de France, Charles Rigault de Genouilly, « en régate » avec les Anglais.

Le conflit armé entre la Grande Bretagne et la Chine, connu sous le nom de Première Guerre de l’Opium, a pris fin en août 1842 avec le traité de Nankin. Les puissances occidentales, impatientes de s’engouffrer dans la brèche percée dans le protectionnisme chinois, s’empressent de dépêcher des légations chargées de négocier des traités de commerce.

Aussi, en juillet 1844 à Singapour on trouve trois bâtiment français – les corvettes La Sabine et La Victorieuse et la frégate La Sirène ainsi que la corvette britannique Iris. L’heure est à l’Entente Cordiale. Le rapprochement diplomatique se traduit dans la mer de Nan Hai par une assistance et une solidarité sans faille entre Britanniques et Français.

Le commandant de la corvette HMS Iris, le capitaine Rodney Mundy trouve une manière pacifique d’en découdre avec les Français : il propose d’affronter successivement en régate les trois bâtiments français. Leurs commandants Guérin, Rigault de Genouilly et Charner) acceptent sans hésiter. Ils ont peu de considération pour les qualités de l’Iris, qu’ils appellent la courte corvette, et tiennent que, si elle peut faire jeu égal avec La Sabine ou La Victorieuse, elle n’a aucune chance contre La Sirène.

Pourtant, les trois courses, jugées à partir du rocher Pedra-Branca, furent remportées coup sur coup par HMS Iris. Peut-être aurait-il fallu se méfier des personnalités :

  • De son architecte : William Symonds, avait connu, enfant, le baptême du feu à Groix, et, pendant, les guerres de l’Empire, il s’était senti humilié par la rapidité des bâtiments français. Dans les années 1820, il avait profité d’un petit héritage pour dessiner des yachts de plaisance, qui attirèrent l’attention de ces grands amateurs qu’étaient George Vernon, et le duc de Portland, assurant un rebond à une carrière qui le conduisit alors au poste de Contrôleur général de la Marine (Surveyor of the Navy)
  • De son commandant : Rodney Mundy était le petit-fils de l’Amiral George Brydges Rodney, qui avait infligé à la France en 1782 la défaite des Saintes, et qui est connu pour avoir le premier utilisé la tactique de percement de la ligne ennemie. Perfectionniste, Mundy venait de travailler plusieurs mois avec Symonds à l’amélioration de l’Iris.

A défaut du compte-rendu de la régate courue par Rigault de Genouilly, les lignes qui suivent sont extraites des souvenirs d’un passager de La Sirène, Charles Lavollée, fonctionnaire des Douanes envoyé en mission commerciale en Chine :

« Les deux navires courraient parallèlement à une distance d’environ un mille. Nous distinguions, à la longue vue, les officiers de l’Iris, debout sur la dunette, et, au milieu d’eux, le capitaine donnant à chaque instant ses ordres pour rectifier la voilure et profiter des plus légères variations du vent. De notre côté, le commandant (y) veillait lui-même avec la plus grande attention (…). Il s’était engagé entre les deux navires, entre les deux pavillons, toujours et partout rivaux, une lutte d’amour-propre, à laquelle chacun de nous prenait part de la pensée et des yeux, comme s’il se fût agi d’un duel national (…) Au lieu de lutter avec leurs canons, les deux navires luttaient avec leurs voiles (…) L’Iris, plus fine de coupe, plus légère à manœuvrer, semblait à peine toucher la mer, tandis que La Sirène, sous la vigoureuse impulsion de sa voilure, oubliait le poids de sa lourde artillerie et fendait les lames avec une rapidité presque égale. Cette lutte dura plus de six heures, pendant lesquelles nous franchîmes près de cinquante milles. La corvette anglaise, favorisée par une rafale, passa enfin devant notre beaupré en nous saluant courtoisement de son pavillon. »

Une rencontre qui promet : trois des quatre protagonistes seront ultérieurement élevés aux dignités d’Amiral de France ou d’Amiral de la Flotte : Charles Rigault de Genouilly) en 1864, Léopold Charner en 1867, Rodney Mundy en 1877.

Dans les salons du Yacht Club de France : Rigault de Genouilly, dont le portrait en pied- en tant que premier président – nous accueille dans l’entrée du Club, fut aussi l’ultime ministre de la Marine du second Empire, et le premier président de la Société Française de secours aux naufragés, fondée en 1867 sur ses indications, et à laquelle il légua la plus grande partie de sa fortune.

Rendez-vous dans les mers de Chine : Rigault de Genouilly et Charner représenteront à nouveau la France dans les mers de Chine, mais dans des circonstances moins pacifiques. Le contre-amiral (puis vice-amiral) Rigault de Genouilly prit en 1857 le commandement de la division française des mers de Chine, placée en 1860 sous l’autorité du vice-amiral Charner, commandant en chef des forces navales dans les mers de Chine. Avec un autre camarade polytechnicien (déjà en mission dans la région lors de la régate), Théodore Page, ils conduiront la Seconde Guerre de l’opium et la conquête de l’Indochine.


Notes

La Sabine 1837, corvette de 30, classe Héroïne. Capitaine de corvette Guérin.

La Victorieuse corvette de 30.  Capitaine de frégate Charles Rigault de Genouilly, 1807-1873

La Sirène 1823, frégate de 50, classe Calypso. Capitaine de vaisseau Léopold-Victor Charner, 1797-1869

HMS Iris 1840, corvette de 26, classe Vestal.   Captain Rodney Mundy, 1805- 1884.